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Recherche autour du dessin (2024)
Résidence aux Ateliers des Arques

https://ateliersdesarques.com/

Entrer dans des paysages altérés. 
Le dessein féral de Yannis Belatach


Camille Prunet

Les boucles du Lot serpentent le territoire de la résidence artistique des Arques, imprimant un dessin fluctuant au cours des siècles à ce pays du sud-ouest de la France. Cette rivière témoigne, comme d’autres, de l’anthropisation des espaces, indiquant les entremêlements complexes formées par les actions humaines successives et par les évolutions terrestres spontanées. Yannis Belatach, qui y a travaillé quelques semaines à l’été 2024, manipule justement l’eau dans certains de ses dessins et dans ses peintures à la gouache. Cela lui permet d’évoquer l’impossible distinction entre ce qui est « vraiment » naturel ou non. L’utilisation de certains matériaux et procédés, comme le recours aux intelligences artificielles, lui permettent aussi d’interroger la séparation entre nature et artifice que nous opérons en Occident depuis le 18e siècle. 


Formé à l’école des beaux-arts d’Angoulême, cet artiste développe une pratique artistique qui s’articule autour de plusieurs médiums : photographie, dessin, vidéo, installation, peinture. Dans son travail de dessin et de peinture, qu’il a plus particulièrement investi lors de cette résidence aux Arques, Yannis Belatach a travaillé des paysages altérés par notre surconsommation de matière et d’énergie – comme avec notre recours exponentiel aux très voraces intelligences artificielles. Parmi ces productions récentes, les peintures de couleurs vives se distinguent nettement des dessins, plus sombres. Les dessins sont réalisés au fusain, au crayon graphite, à la pierre noire et à l’eau. La pierre noire, légèrement scintillante, anime des figures que l’on identifie assez aisément : une grotte, une plante, un paysage. Sans être dystopiques, ces représentations nous plongent dans un univers mélancolique et atemporel. L’absence de repère géographique et de couleur participe à cette sensation de stase. Quelque chose d’étrange ressort également de ces dessins : est-ce parce qu’il y a d’abord eu une photographie d’un site – comme la grotte de Cougniac – puis son traitement par une IA ? Ces couches de processus renvoient aux complexités géologiques et biologiques qui constituent nos matières terrestres, transformées ou non. Le travail s’exécute toujours sur un papier très lisse. Les peintures, colorées et extrêmement minutieuses, sont, elles, d’abord réalisées par l’artiste avant d’être soumises à des IA qui encodent une version numérique de ces représentations. Il y a une inversion du procédé par rapport aux dessins. Dans tous les cas, les différentes techniques mises en jeu se répondent et déjouent un certain mimétisme apparent. Où est le modèle ? Où est la copie ? Ces questions renvoient à d’autres : qu’est-ce qui est naturel ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? soulignant les relations plus que les oppositions entre les catégories occidentales nature/culture.


L’utilisation de gouttes d’eau pour les dessins ou de la gouache pour les peintures apporte également une certaine liquidité à l’image et une fluidification des formes, suggérant des contacts et interactions entre espèces qui débordent nos catégories scientifiques. Elle suffit à liquéfier nos repères et amène un très léger trouble, un petit rien qui discute les assertions d’un regard occidental habitué à pénétrer l’image et à conquérir l’espace visuel. Le dessin semble ainsi vivre. Les gouttes d’eau poussent les pigments et génèrent des formes ensuite investies par le dessin. Ces représentations se glissent entre figuration et abstraction, entre image numérique et image réalisée à la main, entre passé et futur. Ainsi, un dessin de fougère, noire pétrole, comme fossilisée, suggère une histoire longue ; on estime l’apparition de ces végétaux à environ 350 millions d’années. L’image renvoie à une paradoxale archéologie du futur. Que restera-t-il de notre civilisation ? Si l’on regarde de plus près les œuvres de Yannis Belatach, les activités minérales et végétales qui règlent ces productions imprègnent la composition d’une temporalité non humaine ; aucun animal, humain ou autre, n’apparaît. Nous pourrions aussi bien être face à des paysages extra-terrestres, comme dans l’obscurité d’une grottes qui abrite  paradoxalement des plantes (Grotte de Cougnac réinterprétée par IA), ou encore avec le gigantisme végétal qui surplombe un paysage désertique dans Fractale à la carrière. Cette esthétique se retrouve dans la vidéo Paysages consommés (2023) qui explore les carrières de Carrière-sous-Poissy avec leurs montagnes de granulat. Ici la réalité rejoint la fiction, ce que soulignent l’ajout de perturbations dans l’image, le recours au double écran et au noir et blanc, ainsi que l’absence d’humains qui rendent difficiles la possibilité de se situer dans un espace et une temporalité. Même chose dans la série photographique Réminiscence future, transférée sur pavé, qui forme des mosaïques abstraites à partir d’images prises du ciel d’une ancienne poudrerie et d’une carrière près d’Angoulême. Rendant compte de l’extractivisme, ces images numériques sont imprimées sur un support minéral, soit une matérialité lourde, qui relie l’image aux ressources terrestres dont nous dépendons. L’hybridation des médiums chez Yannis Belatach témoigne ainsi d’entremêlements entre nature et technique, qui ne dénoncent rien, mais interroge la façon de les penser ensemble dans le contexte écologique contemporain.

Nuage végétal (2024)

fusain, papier dessin, 150x200cm

Grotte de Cougnac réinterprété par IA (2024)

fusain, papier bristol, 50x68cm

 

Nuage végétal (2024)

fusain, papier lana, 50x65cm

Fractale à la carrière -1  (2024)

Fusain, pierre noire, papier bristol, 110x70cm

 

Fractale à la carrière - 2 (2024)

Fusain, pierre noire, papier bristol, 110x70cm

Accrochage dans l'atelier

Floraison à la grotte de Cougnac (2024)

crayon graphite, papier bristol, 50x68cm
 

Prolifération à la grotte de Cougnac (2024)

crayon graphite, poudre de graphite, papier lana, 50x65cm

Plantes (2024)

Fusain liquide, eau, papier bristol, 17.5x13.3cm

Lichen (2024)

Fusain liquide, eau, papier bristol, 50x68cm

Végétation dans une grotte (2024)

Fusain liquide, eau, papier lana, 50x65cm

Tâches (2024)

Fusain liquide, eau, papier bristol, 17.5x13.3cm

 

Mine (2024)

Fusain liquide, eau, papier bristol, 17.5x13.3cm

 

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